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Les thanatophores

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Extrait du livre “Dorian Evergreen”
(…) Ils garèrent le glisseur de fonction devant un petit pavillon construit dans les années soixante dix du siècle précédent. Ils étaient bien au 45 de la rue Emile Zola comme c’était noté dans le dossier. L’endroit était calme. A travers une grille de fer forgé peinte en vert, ils purent apercevoir un petit jardin dont la majeure partie était cultivée en potager. Une ligne de poireaux avait résisté à l’hiver et un carré de salade voyait de jeunes pousses d’un vert tendre pointer en ce début de printemps. Carlos appuya sur le bouton de la sonnette. Une femme âgée, vêtue d’un tablier bleu apparut sur le seuil de la porte, encadrée de deux gros chiens noirs qui se mirent aussitôt à aboyer.
- Madame Castaing ? demanda Carlos Demba depuis la grille.
- C’est moi, qu’est-ce que vous voulez ?
- Juste avoir un bref entretien avec vous au sujet d’un programme très intéressant…
- Je n’ai besoin de rien ! Passez votre chemin…
- Il s’agit de « Sérénité Définitive », Madame. Nous pouvons vous permettre d’obtenir des avantages fiscaux et même des indemnités.
- Attendez, j’attache les chiens et je viens vous ouvrir…
Dem lança un clin d’œil malicieux à son complice qui savait bien qu’il venait d’utiliser son joker, les expressions « avantages fiscaux » et « indemnités », mots qui jusque là leur avaient ouvert toutes les portes.
- Entrez, Messieurs, entrez, je vous en prie…
Vue de près, elle ne faisait pas les 76 ans qui étaient notés dans le dossier. Elle était bien un peu ridée et un peu forte, mais ses cheveux teints et son allure dynamique la rajeunissaient considérablement. Ils s’installèrent dans une cuisine toute équipée de style assez ancien. Ils remarquèrent même une grosse cuisinière à charbon en s’installant sur un banc de bois brut devant une grande table de monastère.
- Laissez-nous nous présenter, chère Madame. Je suis Monsieur Carlos Demba, fonctionnaire au Ministère de la Famille et de la Qualité de la Vie et mon collègue ici présent s’appelle Monsieur…
-… Tokugawa Haréré, continua le sino-malien en inclinant la tête et en joignant les mains.
-… chargé de la partie technique et disons… médicale de notre affaire.
- Je n’ai guère de temps à vous accorder, Messieurs. Venez-en au plus vite à l’essentiel. Les avantages fiscaux et les indemnités.
- J’y arrive tout de suite, dit le négociateur conciliant, mais il faut d’abord que je vous donne deux mots d’explication sur notre proposition « Sérénité Définitive » qui fait partie du Programme d’Aménagement de la Fin de Vie, le PAFV, comme nous l’appelons dans notre jargon…
- Mais je ne suis pas en fin de vie. Je suis en pleine forme, en parfaite santé. C’est à peine si j’ai quelques douleurs dans les mains quand le temps tourne à l’humide…
- Il ne s’agit pas de cela, Madame, mais de planifier, de prévoir l’avenir. Vous n’êtes pas éternelle. De graves maladies, des handicaps de toutes sortes peuvent rendre votre existence insupportable…
- Je viens de vous dire que ce n’est pas mon cas.
- Vous pouvez tout simplement commencer à être lassée de l’existence. Je vois dans le dossier que vous vivez seule, que vous n’avez pas été mariée et que vous n’êtes mère que d’un seul enfant. Est-ce exact ?
- Parfaitement.
- Votre enfant est un garçon.
- Etait un garçon, corrigea Madame Castaing. A vingt cinq ans, comme il ne trouvait pas de travail, il s’est engagé dans l’armée et quatre ans plus tard, il est mort, fauché dans une embuscade lors d’une opération de pacification au Varlouchistan occidental.
- C’est très dur pour une mère de porter le deuil de son enfant, s’apitoya Dem alors que Toku hochait la tête d’un air approbateur.
- Je ne vous le fais pas dire, répliqua la femme. Enfin, c’était il y a longtemps…
- Et ce n’a pas dû être facile pour son père non plus…
- Kévin n’a jamais eu de père. Dès que son géniteur a su que j’étais enceinte, il a disparu sans laisser d’adresse. J’ai élevé mon fils toute seule et son père biologique ne s’est jamais inquiété de son existence. Pire, Kévin a essayé par tous les moyens de le retrouver quand il a eu vingt ans passé et il n’y est pas parvenu. Il est peut-être mort…
- Vous avez donc eu largement votre lot de souffrances et de tristesse, reprit le négociateur, il serait parfaitement normal que vous souhaitiez en finir dignement, sereinement, au moment où vous le décidez, sans attendre indéfiniment dans un état semi dépressif…
- Non, mais de quoi me parlez-vous, Monsieur ? Je n’ai accepté de vous écouter que parce que vous m’avez proposé un avantage fiscal et des indemnités. Je ne dispose que d’une ridicule retraite d’enseignante qui ne fait que baisser depuis l’application de vos lois dégressives. J’en suis réduite à me nourrir des légumes de mon potager, à vendre les livres de ma bibliothèque et tout ce que je peux trouver comme objets peu indispensables. Ma vieille voiture a plus de trente ans et elle n’est même plus autorisée à rouler en centre ville car elle pollue trop. Et je ne peux même pas m’acheter un manteau neuf…
- L’avantage fiscal signifie que vous serez dispensée de tout impôt, local, foncier, sur le revenu, sur l’eau, l’air etc… si vous signez un contrat vous engageant à mettre en place « Sérénité Définitive » dans les vingt quatre mois. L’indemnité consiste en la prise en charge par l’Administration de tous vos frais d’obsèques…
- Je vois le genre, caisse en cagette de sapin et fosse commune !
- Nous pouvons vous proposer plusieurs produits, plusieurs formules… Le Penthotal sous diverses formes. Nous pouvons vous laisser le matériel dans le cas où voudriez mettre fin à vos jours par vous-même à moins que vous ne préfériez profiter de notre savoir faire. Nous pouvons nous charger de tout. Au moment souhaité, le Docteur Toku ici présent, pourra procéder à l’injection finale que l’on aura fait précéder de l’ingestion d’un puissant anti émétique. Tout cela se passera sans la moindre douleur… Vous aurez l’impression de vous endormir, c’est tout…
- Cela ne m’intéresse absolument pas. Je suis dans le troisième âge, celui où l’on organise enfin sa vie comme on le désire, pas dans le quatrième ni dans le cinquième ! Je ne suis pas un légume grabataire, moi.
- Mais Madame, notre Service ne vous mettra jamais le couteau sous la gorge… Vous aurez largement le temps de réfléchir, d’accepter la décision prise. Pensez donc, un délai de deux ans, ce n’est pas rien. Et une dispense de tout impôt ? Et des funérailles gratuites ? Ca ne se laisse pas passer comme cela…
- Je ne dis pas, mais il faudrait que j’en aie assez de la vie… Vous seriez venus au moment de la mort de mon fils, je n’aurais peut-être pas dit non, mais aujourd’hui, avec toutes mes activités, tous les gens qui ont besoin de moi…
- Vos activités, Madame, mais de quoi nous parlez-vous ? Je ne vois rien d’indiqué à ce propos dans votre dossier.
- Je suis responsable de secteur de l’association « Les auberges du cœur ». Nous avons distribué cet hiver plus de mille repas aux miséreux de notre ville. Nous sommes si peu de bénévoles que je me demande ce que cela deviendrait si je me retirais. Et puis, j’ai aussi mes cours d’alphabétisation à assurer. Comme votre dossier doit vous le dire, je suis une ancienne institutrice et je donne des cours trois soirs par semaine à des migrants analphabètes, le lundi, le mercredi et le vendredi. En tout, je m’occupe de plus de cinquante élèves. Qu’est-ce qu’ils deviendraient sans moi ?… J’ai également monté un groupe de jardiniers associatifs pour empêcher les chômeurs et les SDF de mourir de faim. Un agriculteur nous a prêté un grand terrain et…
- Je vous arrête tout de suite, Madame Castaing, mais si tout ce que vous venez de nous déclarer est exact, vous ne cadrez absolument pas avec notre « Programme d’aménagement de la fin de vie » et je ne peux malheureusement pas vous proposer de contrat et encore moins vous faire profiter des avantages financiers dont je vous ai parlé…
Ils la saluèrent rapidement et regagnèrent leur glisseur, assez fâchés.
- Cet abruti de « Shérif », il nous a bien fait perdre notre temps avec ce dossier incomplet ! Il va m’entendre… Passons au suivant…
(…)