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L’Accordéoniste

accordéoniste(n.rapace)

Samedi soir. Séance de ciné de 18h 30. Temps gris et pluvieux. Richard, qui aime bien qu’on l’appelle Rick ou Ritchie et Laura, sa petite amie du moment, attendent dans une longue file de futurs spectateurs avant d’entrer au Majestic se faire une toile. Ils ont passé la plus grande partie de l’après-midi à la Brasserie Centrale sur la place de l’Hôtel de Ville, à écluser des bières, à jouer au billard ou au flipper et à déconner avec les potes de la bande. Crâne rasé, blouson de vigile, jeans et rangers ou Doc Martins, tout le monde se la pète grave ! Tout est bon pour se faire remarquer : les tatouages, piercings et fantaisies capillaires, mais cela ne va pas plus loin. C’est juste pour le fun et pour le look. Les skins arrivent même, dans certains cas, à fraterniser avec des gothiques, la preuve, ils sont tous en admiration devant Albina, une beauté un peu étrange avec ses longs cheveux noirs corbeau, son teint blafard, son maquillage charbonneux, ses ongles immenses et toute sa bimbeloterie de bagues, de griffes et de croix inversées.
Laura affiche un style plus classique : cheveux bruns coupés très courts et parsemés de mèches d’un joli rouge flamboyant. Visage intéressant aux traits fins mais un tantinet vulgaires, maquillage sombre et corps de nymphette. La copine de Rick sait se mettre en valeur avec son mini débardeur Cat ultra moulant qui ne cache ni un nombril agrémenté d’un piercing ni une poitrine menue mais appétissante. Une parka vert camouflage, un jean taille basse assez large et de grosses Caterpillars complètent une tenue pas particulièrement féminine.
Richard donne lui aussi dans le style skin punk avec blouson noir, jean et rangers. Il aime impressionner son monde avec une belle musculature qu’il bichonne à la salle de fitness, mais ça ne va pas plus loin. Il a vingt quatre ans, un CAP de mécanicien auto et bosse au garage Citroën de la ZAC des Perrières avec si peu de zèle et d’application que son patron regrette même de l’avoir embauché. Après s’être fourvoyé dans une filière de BTS commerce et vente, Laura exerce la passionnante fonction de caissière chez Auchan. Il paraît qu’il vaut mieux dire « hôtesse de caisse » maintenant ! Richard rêve de s’acheter une Subaru Empreza et de la customiser avec grosse sono, ailerons, déco lumineuse et élargisseur de voie alors qu’il ne roule qu’en scooter.
- Ca commence à me gonfler, cette attente, soupire Richard.
- Patience, mon Richie, c’est une histoire de dix minutes. Dès que les autres vont sortir, ça va avancer d’un seul coup…
Tout d’un coup, une voix éraillée attire leur attention. C’est un type plutôt dépenaillé, dans la soixantaine, avec béret, foulard rouge et maillot rayé qui vient leur chanter « Ramona » en s’accompagnant à l’accordéon diatonique. Le spectacle donné par ce vieux chanteur de rue est plutôt lamentable, mais les gens ne se plaignent pas.
- Qu’est-ce qu’il nous chante le vieux débris ? commence à râler Rick. C’est de la pure daube, son truc !
- Et j’ai même l’impression qu’il chante faux, ajoute Laura.
Le gentil petit couple a bien envie de siffler et de balancer des tomates pourries à l’espèce de clochard qui vient agacer leurs oreilles plus habituées aux sonorités hard ou métal qu’aux vieilles rengaines du début du XXème siècle. Mais comme personne ne bouge ni ne réagit, ils n’osent pas. Ils se contentent de faire la gueule.
Le chanteur des rues arrive péniblement au dernier couplet de sa romance. Il se rengorge et annonce à la file des postulants spectateurs : «  J’espère que vous avez apprécié ma prestation… Merci… Mesdames et Messieurs, je vais maintenant passer parmi vous en comptant sur votre générosité. Merci d’avance pour le chanteur ! »
Et le voilà remontant la file, le béret à la main. Les gens se fendent d’une petite pièce, d’un billet ou d’un bouton de culotte… Le mendiant remercie avec moult simagrées du genre : «  Merci Madame ! Voilà une personne qui sait apprécier la belle musique… Mille mercis à vous, Monsieur… Je vois que j’ai affaire à un véritable mélomane ! »
Il arrive à la hauteur des deux jeunes qui restent de marbre, le regard dur.
- On dirait que vous n’avez pas aimé ma chanson, jeunes gens, fait-il en secouant le béret. Ayez quand même un bon geste pour l’effort de l’artiste…
- Casse-toi, grogne Richard entre ses dents.
La remarque déplait souverainement au musicien clochard qui prend alors la foule à témoin.
- C’est pas croyable, Mesdames et Messieurs, lance-t-il d’une voix de stentor, voilà l’exemple même de gens sans cœur et sans culture qui se permettent de mépriser un pauvre chanteur de rue comme moi ! Honte à vous, jeunes gens !
- Ta gueule ! répond Ritchie d’une voix forte cette fois.
Un murmure de désapprobation parcourt alors la foule…
- Je la fermerai… si je veux, s’obstine l’accordéoniste. C’est pas un petit merdeux comme toi qui va me faire taire. On te presse sur le nez, gamin, et il en sort encore du lait…
- T’as vraiment de la chance d’être un vieux, essaie de répondre Richard, et que je respecte…
- Viens-y, je t’attends, l’interrompt l’autre en se mettant en garde, les poings en avant. Et tu vas voir ce que je vais te mettre ! Minable ! Couille molle ! Petite tarlouze !
Richard sent que Laura s’impatiente. Il a bien envie d’y aller, mais il tergiverse. La colonne se met soudain à avancer, il sent qu’il va vite être débarrassé de cet abominable personnage.
- T’as beau avoir tout le déguisement du dur à cuire, t’es qu’une tantouze, t’as rien entre les jambes… Mademoiselle, ajoute-t-il en s’adressant à Laura qui se trouve maintenant en vue des caisses du cinéma, laissez-le tomber, c’est un nul ! Trouvez-vous plutôt un homme, un vrai !
Redoutant que le scandale n’éloigne la clientèle, quelques placiers interviennent pour calmer le jeu et éloigner doucement mais fermement le clochard.
- T’as vraiment été nul, Richard, te laisser insulter comme ça, devant tout le monde…
- J’allais quand même pas frapper ce vieux débris qui devait sûrement être bourré…
- Et alors, pourquoi pas ? T’aurais dû lui balancer un bon coup de boule et il l’aurait fermée, sa sale gueule de con…
Rick la sent contrariée. Il tente de la prendre par le cou mais elle le repousse. Pendant la projection du film, une série B avec son lot habituel de bagarres, de cascades et de poursuites en voiture, il essaie de l’embrasser, mais en vain. Ils sont entrés dans ce cinéma comme un petit couple lambda, ils en ressortent presque comme deux ennemis. Richard aimerait bien obtenir une explication pendant qu’il la raccompagne chez elle car il n’est plus question de finir la soirée au MacDo puis au Macoumba comme prévu. A cause de cette saloperie de clodo, tout leur programme se retrouve par terre.
- Allez, lâche-moi, finit-elle par lui lancer, tu m’as assez tapé la honte comme ça ! Je viens de te dire que je voulais plus te voir pendant quelque temps ! C’est clair ou pas ?
- Mais, Laura, laisse-moi t’expliquer, tente-t-il piteusement.
– Il n’y a rien à expliquer. Je crois pas que tu sois vraiment le mec qu’il me faut…
- Mais moi, je suis sûr que tu es la meuf dont j’ai besoin… Alors, je t’en supplie, ne me laisse pas tomber…
- N’en rajoute pas, lui lance-t-elle méchamment. Tu as déjà été assez nul comme ça !
Arrivée devant chez elle et juste avant de lui refermer la porte au nez, elle porte ce qu’elle croit être le coup de grâce : « Et pour te consoler, tu peux toujours aller voir cette pute d’Albina ! »
Comme il n’avait rien à se reprocher au sujet de cette gothique à qui il n’avait pas dû parler plus de deux ou trois fois et qu’il trouvait plutôt distante et prétentieuse, il se dit que toute sa disgrâce ne pouvait venir que de sa mollesse envers le chanteur de rues… Il n’avait pas eu une attitude suffisamment virile, quoi ! Alors, on allait voir ce qu’on allait voir ! Ce salaud allait devoir payer !
Dès le lendemain après-midi, il se mit à rôder du côté du Majestic où il ne tarda pas à retrouver l’artiste qui y avait ses habitudes. Tout en maintenant une surveillance assez étroite, il se contenta de rester à distance. Il remarqua ainsi que le vieux fonctionnait de façon parfaitement organisée. En fonction des horaires de séances, il alternait ses prestations entre le Majestic et son concurrent l’Excelsior qui se trouvait à 300 mètres de distance, une rue plus loin. Il attendit très patiemment 10h15, heure de la dernière prestation. Le chanteur accordéoniste ramassa son ultime quête, rangea son instrument et se mit en route le long des rues de la ville presque endormie. Richard continua à le suivre de loin avec son scooter Piaggio X9 125.
Cela lui prit un certain temps car l’homme l’entraînait de plus en plus loin du centre ville, s’éloignant des beaux quartiers, traversant des séries de banlieues pavillonnaires, puis les zones sombres des terrains vagues et des friches industrielles. Finalement, il s’arrêta pour uriner le long d’une palissade de chantier. Richard arrêta le scooter et fonça dans sa direction en gardant son casque sur la tête. La rue était totalement déserte, il ne pouvait pas y avoir de moment plus propice pour ce qu’il envisageait de faire. Il se saisit d’un bout de bois trouvé providentiellement parmi quelques ordures qui attendaient le passage de la benne. Le vieux reboutonnait sa braguette quand il reçut derrière la tête un coup asséné avec une extrême violence. Il ressentit une sorte de grand flash suivi de l’impression de pénétrer dans un trou noir. Il s’écroula par terre, inconscient.
Richard n’en revint pas de l’avoir aussi aisément terrassé. Un instant, il craignit même de l’avoir tué, mais, en s’approchant, il fut rassuré de l’entendre respirer. Il se releva et alla fouiller les alentours. Quelques instants plus tard, il revint avec ce qu’il cherchait : une grosse barre de fer. Il la leva au-dessus de sa tête et l’abattit avec un grand « han » sur les jambes de sa victime évanouie. Il recommença presque aussitôt en visant cette fois les cuisses du clochard. Par deux fois, il entendit le sinistre craquement des os et fut surpris de voir les jambes du chanteur de rue dessiner une forme anormale dans le pantalon taché.
Le vieux clochard n’était pas prêt de se relever. Il l’observa un instant, tremblant d’émotion. De toute sa vie, jamais il ne s’était senti ainsi. Il venait de bousiller la vie de quelqu’un… Il était enfin devenu un dur ! Sans demander son reste, il enfourcha son Piaggio et s’éloigna rapidement de ces lieux peu hospitaliers. Il fonça directement chez Laura. Il voulait absolument lui raconter son exploit pour retrouver la place qu’il occupait dans son cœur.
Malheureusement pour lui, la mère de Laura lui apprit qu’elle n’était pas rentrée. Il lui fallut écumer les bars et les boites où elle avait ses habitudes et cela lui prit pas mal de temps. Il la retrouva vers une heure du matin, à l’autre bout de la ville, dans un lieu qu’elle fréquentait d’ordinaire fort peu, le « Club 69 ».
- Laura, ça y est ! J’ai lavé l’affront ! Tu aurais vu ce que je lui ai mis au vieux salopard…
- Fous-moi la paix, j’en ai rien à battre de ton charclo à la noix, lui lança-t-elle.
- Non, non, je t’emmène… Il faut que tu voies ça, insista-t-il lourdement.
Il dut galérer pour la décider à quitter la boîte et à monter derrière lui sur le scooter . Sur la route, alors qu’il la sentait se serrer contre lui, il ne pouvait s’empêcher de penser que tout était à nouveau possible et qu’elle ne pourrait que revenir vers lui une fois qu’elle aurait pu constater par elle-même de quoi il avait été capable.
Ils étaient maintenant arrivés dans la rue de son exploit nocturne. Il reconnaissait le terrain vague, la palissade et même le tas d’ordure où il avait pris le bout de bois. Mais, bon sang, pas de corps ! Sa victime avait disparu !
- Encore du baratin, lança Laura dédaigneusement.
- Mais, je suis sûr qu’il était là… Et avec ce que je lui avais mis, il ne risquait pas de filer. Je l’avais éclaté un max, ce salaud !
Il marchait de long en large en faisant de grands gestes avec ses bras. Son amie était particulièrement déçue…
- Allez, arrête tes conneries ! J’en ai raz le bol… Tu ferais mieux de me ramener au Club !
- Mais, puisque je te dis qu’il était là, par terre, les deux jambes flinguées. J’aurais tant aimé que tu le constates par toi-même… Peut-être bien qu’une ambulance est passée par là et qu’il est à l’hosto en ce moment ?
- Peut-être bien aussi que tu as inventé toute cette salade ou que tu lui as balancé une pichenette minable et qu’il a filé en se foutant encore de ta gueule…
- Mais, puisque je t’assure…
Il n’y eut rien à faire pour parvenir à la convaincre. Comme il n’y avait rien à voir, elle ne voulait rien croire et Richard, la sentant si hostile et si lointaine, comprenait qu’elle ne l’aimait plus (si elle l’avait jamais aimé d’ailleurs) et qu’elle ne voulait plus de lui, ce qu’elle lui signifia en lui interdisant d’entrer avec elle dans la boîte et même d’essayer de la revoir.
- Tu te trompes complètement sur mon compte, tenta-t-il de lui expliquer. Peut-être qu’ils vont parler de mon histoire dans le canard local… Alors là, tu seras bien obligée de me croire…
- Peut-être bien, mais ça m’étonnerait beaucoup !
- Si t’en as la preuve, tu reviendras avec moi ? lui demanda-t-il timidement en remontant sur son scooter.
- Même pas en rêve, baltringue !
Deux jours plus tard, on sonnait à sa porte. C’étaient les flics avec un mandat d’amener en bonne et due forme. En un rien de temps, il se retrouva embringué dans les rouages de la machine répressive de l’Etat. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. On l’accusait de coups et blessures volontaires sur la personne de Monsieur Barnabé, artiste lyrique. Les flics savaient tout : le lieu, l’heure du méfait à la minute près et même la manière d’opérer du malfaiteur. C’était totalement hallucinant. Il était tellement certain qu’il avait démoli le clochard sans le moindre témoin. La rue était vide. L’autre ne le connaissait pas. Et par-dessus le marché, il avait gardé son casque sur la tête, interdisant toute identification éventuelle.
Et c’est dans le bureau du juge d’instruction, petit jeune homme pète sec et prétentieux, que lui fut enfin délivrée l’explication…
- Vous savez, Monsieur Richard M., lança-t-il insidieusement, heureusement qu’il existe encore des personnes qui ont gardé un véritable esprit civique et qui sont capables de venir en aide à un malheureux aussi sauvagement agressé…
Ritchie était effondré, il n’avait même plus la force d’évoquer les insultes du clochard pour se disculper. Il avait trop honte. Tout était contre lui. Si encore, il avait réagi tout de suite, il aurait eu l’excuse de s’être laissé emporter par la colère, mais là…
- Eh oui… il y a quand même une justice immanente, reprit le jeune juge sur un ton moralisateur. Figurez-vous que vous êtes allé commettre cet acte innommable juste devant le pavillon de notre ancien commissaire divisionnaire, aujourd’hui à la retraite. C’est lui qui a immédiatement appelé les secours. Il faut que je vous apprenne que Monsieur Barnabé est très mal en point. C’est une personne âgée, il aurait pu décéder suite à vos coups, auquel cas, vous ne seriez pas devant moi pour coups et blessures, mais pour meurtre !
Devant l’air de plus en plus effaré de Richard, le juge finit par lui donner l’explication définitive ou plutôt l’estocade finale avec une évidente délectation…
- De plus, notre brave commissaire a enclenché son caméscope dès le début de l’affaire. Il a ainsi pu nous fournir une cassette où tout est excellemment filmé et en particulier la plaque minéralogique de votre scooter dont le numéro d’immatriculation est parfaitement lisible…
Il n’y avait plus rien à dire. Inutile de nier. Il se contenta de répéter avec une obstination un peu maladive : «  Mais, c’était qu’un vieux SDF qui m’avait insulté !  Après tout, il m’avait manqué de respect, ce charclo !» avant que le juge ne l’expédie en prison.
Bien entendu, la feuille de chou locale ne tartina même pas deux lignes sur l’affaire…
Laura ne vint jamais visiter Richard qui tira six mois sur les neuf de son jugement.
L’artiste lyrique Barnabé dut subir plusieurs opérations mais il ne remarcha jamais comme avant.
Cette nouvelle est extraite du recueil “Ulla Sundström”, disponible sur
http://www.thebookedition.com/